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Shortlist 2017, N6

Domaine : Théorie des nombres · Difficulté : ★★★★☆ · Proposé par : Singapore

Concepts : Divisibilité, PGCD et algorithme d'Euclide · Descente infinie et Vieta jumping

Solution officielle : Shortlist officielle 2017 (avec solutions), p. 82 (page 84 du PDF)

Énoncé

Find the smallest positive integer \(n\), or show that no such \(n\) exists, with the following property: there are infinitely many distinct \(n\)-tuples of positive rational numbers \((a_1, a_2, \ldots, a_n)\) such that both

\[a_1 + a_2 + \cdots + a_n \quad\text{and}\quad \frac{1}{a_1} + \frac{1}{a_2} + \cdots + \frac{1}{a_n}\]

are integers.

Indices : les idées clés
  • Réponse : \(n = 3\).
  • Divisibilité, PGCD et algorithme d'Euclide (solution 1) : pour \(n = 2\), en écrivant \(x = a/b\), \(y = c/d\) sous forme irréductible, les conditions de divisibilité forcent \(b = d\) et \(a = c\).
  • Normaliser la somme à \(1\) : quitte à diviser par la somme, il suffit de trouver des triplets d'entiers \((a, b, c)\) avec \((a+b+c)\left(\frac1a + \frac1b + \frac1c\right)\) entier.
  • Vieta jumping : une équation du second degré symétrique en \((b, c)\) fournit, par « saut » de racine, une infinité de solutions.
  • Discriminant carré parfait (solution 2) : on choisit les paramètres pour que le discriminant soit une différence de carrés imposée.
Solutions

Les solutions ci-dessous suivent les solutions officielles de la Shortlist 2017 (deux solutions et deux remarques).

Réponse : \(n = 3\).

Solution 1

Pour \(n = 1\) : \(a_1 \in \mathbb{Z}_{>0}\) et \(\frac{1}{a_1} \in \mathbb{Z}_{>0}\) si et seulement si \(a_1 = 1\). Montrons ensuite :

(i) Il n'y a qu'un nombre fini de \((x, y) \in \mathbb{Q}_{>0}^2\) tels que \(x + y \in \mathbb{Z}\) et \(\frac1x + \frac1y \in \mathbb{Z}\).

Écrivons \(x = \frac{a}{b}\) et \(y = \frac{c}{d}\) avec \(a, b, c, d \in \mathbb{Z}_{>0}\) et \(\operatorname{pgcd}(a, b) = \operatorname{pgcd}(c, d) = 1\). Les conditions \(x + y \in \mathbb{Z}\) et \(\frac1x + \frac1y \in \mathbb{Z}\) équivalent aux deux conditions de divisibilité

\[bd \mid ad + bc \quad (1) \qquad \text{et} \qquad ac \mid ad + bc \quad (2).\]

La condition (1) entraîne \(d \mid ad + bc\), donc \(d \mid bc\), donc \(d \mid b\) puisque \(\operatorname{pgcd}(c, d) = 1\). Toujours d'après (1), \(b \mid ad + bc\), donc \(b \mid ad\), donc \(b \mid d\) puisque \(\operatorname{pgcd}(a, b) = 1\). De \(b \mid d\) et \(d \mid b\), on tire \(b = d\).

Un raisonnement analogue avec la condition (2) montre que \(a = c\). Donc \(x = \frac{a}{b} = \frac{c}{d} = y\), et le problème revient à trouver les \(x \in \mathbb{Q}_{>0}\) tels que \(2x \in \mathbb{Z}_{>0}\) et \(\frac{2}{x} \in \mathbb{Z}_{>0}\). En posant \(m = 2x \in \mathbb{Z}_{>0}\), on a \(\frac{2}{x} = \frac{4}{m} \in \mathbb{Z}_{>0}\) si et seulement si \(m = 1, 2\) ou \(4\). Il n'y a donc qu'un nombre fini de solutions : \((x, y) = \left(\frac12, \frac12\right)\), \((1, 1)\) ou \((2, 2)\).

(ii) Il existe une infinité de triplets \((x, y, z) \in \mathbb{Q}_{>0}^3\) tels que \(x + y + z \in \mathbb{Z}\) et \(\frac1x + \frac1y + \frac1z \in \mathbb{Z}\).

(Le livret écrit \(\mathbb{Q}_{>0}^2\) ; il faut lire \(\mathbb{Q}_{>0}^3\).)

On cherche des triplets avec \(x + y + z = 1\), que l'on peut écrire

\[(x, y, z) = \left(\frac{a}{a+b+c}, \frac{b}{a+b+c}, \frac{c}{a+b+c}\right) \quad \text{avec } a, b, c \in \mathbb{Z}_{>0}.\]

On veut

\[\frac1x + \frac1y + \frac1z = \frac{a+b+c}{a} + \frac{a+b+c}{b} + \frac{a+b+c}{c} \in \mathbb{Z} \iff \frac{b+c}{a} + \frac{a+c}{b} + \frac{a+b}{c} \in \mathbb{Z}.\]

En fixant \(a = 1\), il suffit de trouver une infinité de couples \((b, c) \in \mathbb{Z}_{>0}^2\) tels que

\[\frac1b + \frac1c + \frac{c}{b} + \frac{b}{c} = 3 \iff b^2 + c^2 - 3bc + b + c = 0. \tag{$*$}\]

Pour montrer que \((*)\) a une infinité de solutions, on utilise le Vieta jumping (« saut de racine ») : partant de \(b = 2\), \(c = 3\), l'algorithme suivant engendre une infinité de solutions. Soit \(c \geq b\) ; voyons \((*)\) comme une équation du second degré en \(b\), à \(c\) fixé :

\[b^2 - (3c - 1)\, b + (c^2 + c) = 0. \tag{$**$}\]

Il existe une autre racine \(b_0 \in \mathbb{Z}\) de \((**)\), avec \(b + b_0 = 3c - 1\) et \(b \cdot b_0 = c^2 + c\). Comme \(c \geq b\),

\[b_0 = \frac{c^2 + c}{b} \geq \frac{c^2 + c}{c} > c.\]

À partir de la solution \((b, c)\), on obtient donc une autre solution \((c, b_0)\) avec \(b_0 > c\), et on peut sauter de nouveau, cette fois avec \(c\) comme variable de \((*)\). Cet algorithme engendre une suite infinie de solutions distinctes, dont les premiers termes sont

\[(2, 3),\ (3, 6),\ (6, 14),\ (14, 35),\ (35, 90),\ (90, 234),\ (234, 611),\ (611, 1598),\ (1598, 4182),\ \ldots\]

Chacune donne un triplet \((x, y, z)\) convenable, et ces triplets sont distincts. \(\blacksquare\)

Solution 2

Appelons bons les \(n\)-uplets \((a_1, \ldots, a_n) \in \mathbb{Q}_{>0}^n\) vérifiant les conditions de l'énoncé, et jolis ceux pour lesquels

\[f(a_1, \ldots, a_n) := (a_1 + a_2 + \cdots + a_n)\left(\frac{1}{a_1} + \frac{1}{a_2} + \cdots + \frac{1}{a_n}\right)\]

est entier. Les bons \(n\)-uplets sont jolis, et si \((b_1, \ldots, b_n)\) est joli, alors

\[\left(\frac{b_1}{b_1 + \cdots + b_n}, \frac{b_2}{b_1 + \cdots + b_n}, \ldots, \frac{b_n}{b_1 + \cdots + b_n}\right)\]

est bon, car la somme de ses composantes vaut \(1\) et la somme des inverses de ses composantes vaut \(f(b_1, \ldots, b_n)\). On déclare équivalents les \(n\)-uplets jolis proportionnels : ce sont exactement ceux qui donnent le même bon \(n\)-uplet. Chaque classe d'équivalence contient exactement un \(n\)-uplet d'entiers positifs sans diviseur premier commun, que l'on appelle joli primitif. Il s'agit de trouver une infinité de \(n\)-uplets jolis primitifs.

Pour \(n = 1\), il n'y a évidemment qu'un \(1\)-uplet primitif. Pour \(n = 2\), \(f(a, b) = \frac{(a+b)^2}{ab}\), qui ne peut être entier (pour \(a, b \in \mathbb{Z}_{>0}\) premiers entre eux) que si \(a = b = 1\) (voir par exemple le point (i) de la solution 1).

Construisons maintenant une infinité de triplets jolis primitifs pour \(n = 3\). Fixons \(b, c, k \in \mathbb{Z}_{>0}\) ; cherchons des conditions suffisantes d'existence de \(a \in \mathbb{Q}_{>0}\) tel que \(f(a, b, c) = k\). Posons \(\sigma = b + c\) et \(\tau = bc\). L'égalité \(f(a, b, c) = k\) impose à \(a\) l'équation du second degré

\[a^2 \sigma + a\left(\sigma^2 - (k-1)\tau\right) + \sigma\tau = 0, \tag{1}\]

de discriminant

\[\Delta = \left(\sigma^2 - (k-1)\tau\right)^2 - 4\sigma^2\tau = \left((k+1)\tau - \sigma^2\right)^2 - 4k\tau^2.\]

Il faut que ce soit le carré d'un entier, \(\Delta = M^2\) avec \(M \in \mathbb{Z}\), c'est-à-dire

\[\left((k+1)\tau - \sigma^2\right)^2 - M^2 = 2k \cdot 2\tau^2,\]

et il suffit pour cela de poser

\[(k+1)\tau - \sigma^2 = \tau^2 + k, \qquad M = \tau^2 - k.\]

La première relation s'écrit \(\sigma^2 = (\tau - 1)(k - \tau)\). Donc, si \(b\) et \(c\) vérifient

\[\tau - 1 \mid \sigma^2, \quad \text{c'est-à-dire} \quad bc - 1 \mid (b + c)^2, \tag{2}\]

alors \(k = \frac{\sigma^2}{\tau - 1} + \tau\) est entier, et (1) a des solutions rationnelles, à savoir

\[a = \frac{\sigma}{\tau - 1} = \frac{b + c}{bc - 1} \qquad \text{ou} \qquad a = \frac{\tau^2 - \tau}{\sigma} = \frac{bc\,(bc - 1)}{b + c}.\]

On peut alors trouver une infinité de couples \((b, c)\) vérifiant (2) par Vieta jumping. Par exemple, si l'on impose

\[(b + c)^2 = 5(bc - 1),\]

tous les couples \((b, c) = (v_i, v_{i+1})\) conviennent, où

\[v_1 = 2, \quad v_2 = 3, \quad v_{i+2} = 3v_{i+1} - v_i \quad (i \geq 1).\]

(Le livret écrit « \(i \geq 0\) » ; la suite commençant à \(v_1\), il faut lire \(i \geq 1\).)

Pour \((b, c) = (v_i, v_{i+1})\), une des solutions de (1) est \(a = \frac{b + c}{bc - 1} = \frac{5}{b + c} = \frac{5}{v_i + v_{i+1}}\). Le triplet joli \((a, b, c)\) est alors équivalent au triplet joli entier

\[\left(5,\ v_i(v_i + v_{i+1}),\ v_{i+1}(v_i + v_{i+1})\right).\]

Après une éventuelle division par \(5\), on obtient une infinité de triplets jolis primitifs, comme voulu. \(\blacksquare\)

Remarques

Remarque 1 (solution 1 : formule explicite). Bien que ce ne soit pas nécessaire, on peut résoudre explicitement la récurrence donnée par le Vieta jumping. Soit \((x_n)\) définie par

\[x_0 = 2, \quad x_1 = 3, \quad x_{n+2} = 3x_{n+1} - x_n - 1 \quad (n \geq 0).\]

Alors le triplet

\[(x, y, z) = \left(\frac{1}{1 + x_n + x_{n+1}}, \frac{x_n}{1 + x_n + x_{n+1}}, \frac{x_{n+1}}{1 + x_n + x_{n+1}}\right)\]

vérifie les conditions du problème pour tout \(n \in \mathbb{N}\). On montre facilement que \(x_n = F_{2n+1} + 1\), où \(F_n\) est la suite de Fibonacci (\(F_0 = 0\), \(F_1 = 1\), \(F_{n+2} = F_{n+1} + F_n\)).

Remarque 2 (solution 2 : d'autres suites). Il existe beaucoup d'autres suites infinies de couples \((b, c) = (v_i, v_{i+1})\) avec \(bc - 1 \mid (b + c)^2\). Par exemple :

\[v_1 = 1,\ v_2 = 3,\ v_{i+1} = 6v_i - v_{i-1}, \qquad (v_i + v_{i+1})^2 = 8(v_i v_{i+1} - 1) ;\]
\[v_1 = 1,\ v_2 = 5,\ v_{i+1} = 7v_i - v_{i-1}, \qquad (v_i + v_{i+1})^2 = 9(v_i v_{i+1} - 1) ;\]
\[v_1 = 1,\ v_2 = 2,\ v_{i+1} = 7v_i - v_{i-1}, \qquad (v_i + v_{i+1})^2 = 9(v_i v_{i+1} - 1)\]

(les deux dernières sont en fait une même suite prolongée dans les deux sens possibles).